L'écriture est mon refuge. C'est par elle que je suis venue à la photographie.
Cette section est consacrée à de simples partages de textes poétiques et d'égarements philosophiques, à la manière d'un carnet usé que l'on griffonne puis que l'on laisse ouvert pour qu'il soit lu librement. Alors, bienvenue...
De l'intelligence artificielle à la sensibilité d'une fleur sauvage
« L'editing par intelligence artificielle, ce n'est plus le futur, c'est déjà la norme. »
Je suis tombée sur cette phrase accrocheuse un peu par hasard. Elle débouchait sur la vidéo promotionnelle d'une formation pour photographes, promettant de pouvoir à terme déléguer l'intégralité du post-traitement de leurs images à l'ia.
Je me suis sentie tout à coup très lasse. Un peu comme une fleur sauvage ayant poussé au bord d'un sentier, qui, en quelques années se serait mué en une gigantesque autoroute rapide et bondée.
J'ai raté un tournant. Mais je l'ai fait volontairement. Je continue d'éditer mes photos une par une, avec mon vieux p.c et un panneau solaire pour source d'électricité. Je ne vais certes pas forcément très vite. Mais pourquoi le faudrait-il, d'ailleurs ? Ce monde va déjà à toute allure... Et je n'ai plus franchement envie de le suivre. C'est dur parfois de se sentir décalée, à côté, quand tout le monde semble tellement performant, adapté et productif.
Je ne me sens pas technophobe pour autant, mais je crois en l'IA comme simple outil qui assisterait et soutiendrait une démarche, étayerait une réflexion. Et pourquoi pas effectivement lui céder le plaisir de quelques petites tâches automatisées par moments, si cela peut alléger sans ôter la créativité?
Mais j'ai peur de ce que les Hommes peuvent faire de cet outil. De ce potentiel destructeur et insatiable. Qu'il devienne irremplaçable et dévore tout ce qui peut avoir du sens. Que l'on perde rapidement en capacité de réflexion, en créativité, en inventivité, en humanité. Sans parler du coût environnemental que son usage induit...
Je m'assieds au bord du monde. Plus je regarde cet art digital spectaculaire qui fleurit de partout, ces textes sans saveur générés promptement, ces flux ininterrompus de réels fébriles, ces formations miracles par des coachs autoproclamés, et plus j'ai soif d'imperfection, de lenteur et d'authenticité.
Le paraître est hissé à l'état de norme, poussant à la compétition et à la performance, au détriment du sensible, de l'émotionnel et du Vivant. Je veux encore croire à celles et ceux qui mettent leur âme et leurs tripes dans ce qu'ils créent.
Mais en tant qu'artistes, nous sommes bien souvent contraints de troquer notre cœur de métier contre une mise en scène permanente, pour espérer plaire, retenir l'attention, surnager, et accessoirement vivre de notre travail. L’algorithme me réclame des réels alléchants, sous peine de disparaître. Je ne parviens pas à être complice de cela. J'ai essayé, bien sûr, de réfléchir à une façon de me rendre un tant soit peu visible sans me compromettre pour autant. Mais je n'ai aucune envie de faire le clown devant une caméra, ou de créer des contenus à tout prix si ça n'a pas de sens pour moi. Et les backstages quant à eux me semblent bien trop intrusifs au sein des bulles intimes que j'aspire à créer durant mes shootings.
De nos jours, il est aisé pour presque n'importe qui de se dire photographe, pour peu de posséder le matériel adéquat. C'est un artisanat qui perd en légitimité et en valeur aux yeux des gens. Le simple fait de pouvoir qualifier la photographie d'artisanat est d'ailleurs de plus en plus contesté.
Pourquoi la photographie est-elle si importante pour moi, d'ailleurs? Je crois que la raison est principalement reliée à mon intensité intérieure et à ma sensibilité exacerbées. Quand tout est chaos, la photographie me permet de faire, en quelque sorte, une mise au point. De me connecter à ce qui m'entoure, mais à mon rythme, de façon sécurisante, avec un langage que je saisis, celui du ressenti. C'est ma façon de me réguler. Quand tout devient trop intense et trop vaste, l’appareil m'offre de canaliser, de comprendre, et d'exprimer. Un cadre, une respiration. Offrir cette poésie et ce même espace de régulation à autrui, au fil d'une séance qui lui est consacrée, me fait me sentir utile et pleinement à ma place. Plus que toute autre chose. Je voudrais tellement que cela suffise. Créer et partager.
Voilà. Je suis là, pleine d'émotions contradictoires. Entre lassitude et volonté de garder la foi. Le chemin est ainsi. Douter, tâtonner, s'interroger, pour mieux appréhender de nouveaux contours.
Je n'ai jamais vraiment compris ce monde, ce n'est pas aujourd'hui que cela va commencer. Alors, je vais simplement continuer à faire de mon mieux, entre deux coups de bêche dans le potager. Si la photographie finit par ne plus pouvoir nourrir ma famille, il restera au moins des patates à récolter.
Merci de m'avoir lue.
Le murmure des bois
Les dernières actualités m'ont fait l'effet d'une brûlure glacée. Les yeux miroitant de larmes, les poings serrés par la fureur dans les poches de mon manteau, je m'en suis partie marcher dans les bois. Marcher sans destination, marcher seulement, comme pour mettre le plus de distance possible entre ce monde et moi. Mes pieds foulent la litière brune des feuilles mortes, qui en craquant soulève des effluves de terre humide et de champignons. « La vie d'avant qui prépare la vie d'après » avais-lu quelque part. Je respire lentement sous les arbres nus, eux qui semblent suffisamment forts pour pouvoir contenir l'ampleur de l'indignation et du désespoir qui m'habitent.
Tout semble silencieux et endormi, dans l'étreinte du froid, pourtant la vie pullule autour de moi. Un « kietu kietu » retentit en trilles joyeuses, une mésange charbonnière quitte une branche toute proche qui frémit doucement quelques instants encore après son départ. Depuis que je dépose du grain dans le petit abri construit avec mon fils, elles sont nombreuses, avec les mésanges bleues tapageuses et les rouge-gorges plus timorés, à venir se rassasier dans le cerisier qui surplombe notre cabane. Ils me donnent de la force, ces tout petits oiseaux, à me rappeler par leur seule présence la fragilité, la simplicité, la grâce de la vie.
Le vent d'hiver cingle mes joues et refroidit le sillon de mes larmes, versées pour un nombre incalculables de raisons. Je pense aux chasseurs qui se font maîtres des bois où j'habite, à ces trois chevreuils que je ne reverrai probablement plus. Je pense au traité Mercosur qui avance comme un tank sur la paysannerie. A l'ampleur de ce que le Vivant subit. A la douleur des mères de Gaza. A toutes celles et tous ceux qui doivent se battre pour le simple droit de pouvoir respirer. Je pense à la douceur des joues de mes enfants, à ce qu'ils sont appelés à affronter quand ils seront plus grands. Je pense à toutes ces murailles imaginaires qui à force d'être dressées entre les êtres humains en ont fini par sembler réelles. Je ne veux pas, je ne peux plus, faire partie de ce monde là. Je pense à ces fous furieux encravatés et corrompus qui nous gouvernent et nous conduisent chaque jour un peu plus vers de nouveaux abysses. Avec leurs souliers raides et cirés. Puis je songe, en souriant doucement, que depuis toute petite j'ai toujours eu le goût de marcher les pieds nus...
La forêt est là. Soutenante. Résiliente. Elle murmure dans le vent chargé de pluie. Les bottes boueuses, quelques brindilles dans mes cheveux lâchés, je rentre enfin chez moi. Et les mésanges sont là. Il reste tout cela... L'abri de la forêt, la sagesse des grands arbres, la joie de tout sentir vibrer autour de moi. Les liens du cœur. Mes deux jambes qui me portent solidement. L'art comme espace de liberté. L'amour que je peux manifester.
Sur des branches nues près de la cabane, je repère de minuscules bourgeons noirs. Paradoxalement, sous nos latitudes, c'est le froid de l'hiver qui déclenche leur sortie de dormance. J'ouvre doucement ma porte, et décrispe mes bras. Le printemps reviendra...
Ode au brouillard
Rien ne me charme autant que les jours de brouillard. Ils me font me sentir à la maison.
On dit souvent de lui qu'il engloutit, fait disparaître, soustrait à la vue, comme un être insatiable, vorace et accapareur. Moi je trouve qu'il révèle au contraire bien des merveilles cachées. En la présence du brouillard, la réalité semble basculer, un peu comme s'il offrait d'accéder à un autre pan du monde, plus subtil, plus ancien à la fois ; une porte semble s'ouvrir toute grande, un voile se soulève dans un bruissement nacré, notre perception se modifie, on passe une frontière... et la magie peut survenir.
Cette magie, elle n'est pas affaire de chaudron ou d'étincelles grandiloquentes. Elle demeure avant tout là, dans la capacité à s'émerveiller de la simplicité, dans l'intensité du regard que nous portons sur ce qui nous entoure, dans notre aptitude à laisser la poésie nous atteindre de l'intérieur en faisant un infime pas de côté. Avez-vous remarqué combien tout semble silencieux et suspendu, lorsque l'on marche dans le brouillard? A quel point les roches, les arbres, les collines, qui nous étaient jusqu'alors familiers, revêtent des formes nouvelles, dévoilent comme de vivants visages, font surgir des créatures chimériques? Combien la densité de l'air est particulière, à la fois plus caressante, plus épaisse, plus feutrée?
Je bénis le brouillard pour tout ce qu'il rend inaccessible, irréel et secret. Et pour le rappel qu'il fait que rien dans la nature n'existe pour le seul regard de l'Homme.
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